Les décisions budgétaires du gouvernement mettent la recherche en grave danger
Alors que la gestion financière du CNRS pour la période 2013-2023 a été largement louée par la Cour des comptes lors d’un récent audit (ref. https://www.ccomptes.fr/fr/documents/74481), le dernier Conseil d’administration du CNRS du 13 mars 2026 a dû voter un budget en déficit de 219 M€. Ce brusque changement résulte d’une diminution de son budget de plus d’un demi-milliard d’euros en deux ans, qui provient pour d’une ponction de 100 millions en 2025 et 2026 de sa subvention pour charge de service public et pour l’autre partie de dépenses supplémentaires imposées par l’Etat (augmentation de la rémunération des personnels, prélèvements sociaux) sans que le budget soit abondé des sommes correspondantes. Ainsi, en dépit de la loi de programmation de la recherche (LPR) destinée à « mieux financer et évaluer la recherche publique, améliorer l’attractivité des métiers de la recherche et replacer la science dans une relation ouverte avec l’ensemble de la société », on assiste à un net désengagement de l’Etat.
Cette situation touche aussi les universités et l‘ensemble des organismes de recherche. Après le vote de la loi de finances, qui entérinait déjà une diminution sans précédent des moyens du CNRS, le Premier ministre lui impose une réduction supplémentaire de 20 millions d’euros. Cette nouvelle coupe peut à première vue sembler négligeable au regard des montants globaux, mais cette interprétation est erronée : comme 91 % du budget du CNRS est mobilisé par la masse salariale (les personnels employés par l’organisme), ce sont les crédits destinés à financer les activités conduites par les laboratoires de recherche qui devront être diminués. Ceux-ci se montent chaque année à environ 270 millions d’euros ; à cette échelle, 20 millions est en réalité une somme importante.
Le budget qui a déjà été versé aux laboratoires pour 2026 sera donc ponctionné. Toutes les directrices et tous les directeurs d’unité du CNRS ont reçu, avec stupéfaction, un courrier du PDG Antoine Petit le 24 mars dernier pour les informer de cette « mise en œuvre du budget rectificatif ». C’est la première fois qu’une telle amputation est réalisée en cours d’exercice budgétaire, alors que les actions de l’année ont déjà été lancées dans les laboratoires. Un quart de l’exercice 2026 est déjà écoulé et les engagements prévus sont brutalement remis en cause.
A quoi servent ces budgets dans les laboratoires de recherche ? Pour travailler, les chercheuses et les chercheurs ont besoin de matériels, de consommables, de documentation. La recherche repose aussi sur les échanges, les invitations de collègues de renom, la participation et l’organisation d’événements scientifiques. Si la visioconférence a pris maintenant une place incontournable dans les laboratoires, elle ne remplace pas le contact direct qui permet la confrontation des points de vue et des idées. La recherche a besoin de nouveaux talents qu’il faut attirer et faire éclore, par des formations, des stages, des projets doctoraux et post-doctoraux… Toutes ces actions devront donc être réduites, affectant la compétitivité de la Nation sur la scène internationale.
La recherche publique est un investissement pour le futur, dont il faut assumer le caractère imprévisible. Elle est la source de succès spectaculaires pour l’industrie et la société. Et même si la violence de l’actualité nous révulse, force est de reconnaître combien progrès scientifiques et effort de défense peuvent être liés. Toutes ces avancées, si spectaculaires soient-elles, résultent de petits pas patients, obstinés, parfois déconnectés des applications, mais qui ont nourri la réalisation finale.
La recherche est une prise de risque permanente, son succès ne peut pas se mesurer par son impact immédiat et à court terme. La diminution du budget du CNRS renforce encore le poids des appels à projets, ciblés et privilégiant une vision à court terme, peu ouverte à l’inattendu. La recherche contient une part de rêve qui porte en germe l’innovation de demain et le progrès de l’esprit humain. La réduction budgétaire actuelle affecte directement cette part, la plus porteuse d’originalité et d’inventivité. Pendant qu’en France, l’Etat impose une baisse drastique des budgets de ses fleurons de la recherche, la Chine, qui dépasse maintenant les États-Unis dans le classement des plus grands contributeurs aux 82 revues de science dites « de haut niveau », annonce une hausse de 10% du budget gouvernemental consacré à la recherche scientifique.
Enfin, l’activité de nos laboratoires, pour la plupart adossés aux universités, est inscrite dans la vie de la cité ; elle irrigue l’enseignement et la formation. Elle contribue à préparer les futures générations aux mutations technologiques et à former les citoyennes et les citoyens, par exemple aux questions de propagation d’épidémies, à l’interprétation des sondages ou aux enjeux de l’IA. Baisser les crédits des laboratoires, c’est éloigner les étudiantes et les étudiants, et à terme l’ensemble de la population française, des découvertes scientifiques les plus récentes.
Nous, directrices et directeurs de laboratoires en France, présidentes et présidents des sections du comité national de la recherche scientifique et du conseil national des universités, présidentes et présidents des conseils scientifiques d’institut du CNRS, élues et élus au conseil scientifique du CNRS et au conseil d’administration du CNRS, sommes extrêmement inquiets de ce désengagement global de l’Etat français pour la recherche publique. Préparer la France de demain, c’est savoir investir aujourd’hui. Pour cela il faut impérativement redonner aux organismes de recherche et aux universités leur capacité de financement.
